«- Tu n’as pas de planeur ?

Non.
Prends donc le K6.»

 

Ce samedi, comme tous les samedis de boulot, beaucoup de travail. Les patients se succèdent, pas le temps de rêver. Mais ce samedi n’est pas comme les autres, j’ai mon après midi et d’après la météo que je scrute entre deux consultations, ça promet d’être bon.

C’est la course, le temps de grignoter sur le pouce et d’accompagner Adrien à son cours de batterie et me voilà sur la route du terrain. Quel plaisir d’habiter à deux pas. Après le carrefour du Liberty, l’adrénaline monte en apercevant les planeurs alignés en 30. J’ai un mauvais pressentiment : j’arrive trop tard.

Les hangars sont vides. Deux K21 partent en piste, il ne reste que «Echo Alpha» et Alain qui attendent un coup de main pour s’aligner à leur tour.

«-S’il reste un K21, ce serait sympa qu’on face un tour ensemble, me dit Antoine. C’est Pascal qui tient la piste, tu peux toujours lui demander.»

La météo officielle est une chose que j’ai appris à moduler depuis que je vole à Beynes. Il existe des paramètres incontournables qu’il est indispensable de prendre en compte pour se faire un bon pronostic des conditions :«FLH» et «Tango Oscar». Lorsque Thierry (TO) ne sort pas sa grande plume, on peut s’attendre à une journée de type «pas terrible» et lorsque François-Louis (FLH) redescend au bout d’une demi-heure, alors ce sera carrément mauvais.

«-Regarde à gauche, me crie Alain au volant du tracteur jaune, c’est «19» qui rentre.»

Bigre, je n’ai jamais vu un planeur aussi bas. FLH cherche à raccrocher dans le trou de Thiverval, l’effet est saisissant : il parait être pratiquement à notre niveau. Il fait un tour, prend au moins 10 mètres et passe en «vent-arrière» tout en débalastant. Et après ce magnifique tour de prestidigitation, il a encore assez d’eau sous la quille pour s’arrêter juste devant le hangar… la grande classe.

Arrivé au starter treuil, Alain me fait un «amphi-cabine» du tracteur jaune et me lâche aux commandes de l’engin. Bon je ne serais pas venu pour rien, de toute façon, FLH au tas, la journée risque de ne pas être aussi bonne que prévue.

Ruades après ruades, au volant du tracteur, j’arrive tant bien que mal à traverser la piste du starter treuil au starter remorqueur.

«-T’attendras que des planeurs rentrent, me dit Pascal. Tu sais, pour les K21 y-a beaucoup d’élèves, alors…»

Alors il me reste à rentrer tristement aux hangars pour prévenir Antoine, notre petite ballade, ce n’est pas gagné. En passant, je vais saluer les copains. Aujourd’hui, c’est Thierry qui remorque… ce doit vraiment être une mauvaise journée.

«- Tu n’as pas de planeur ?
Non.
Prends donc le K6.»

Le K6 !
Jamais je n’aurais espéré une telle proposition. Depuis mon premier vol en K13, j’avais rêvé d’être lâché sur cette machine mythique. A tel point que je me le suis construit en model réduit. Tous les ans je plane sur la dune du Pyla, la télécommande dans les mains, espérant un jour de monter véritablement dans cette machine… qui ne descend pas.

«-Tu vois le crochet de remorquage est à gauche, me prévient François-Louis, au décollage il a tendance à embarquer à droite. Tu mets plein pied à gauche puis tu relâches doucement. Sinon, c’est un planeur très agréable.»

Quel bonheur, mais pourvu que je ne l’abîme pas … combien de fois l’ai-je vu bichonner sa belle machine de 37 ans cet hiver, c’est un vrai bijou, comme neuf, avec un tableau de bord et un manche en bois vernis. Le détail est poussé jusque dans les vignettes écrites à l’ancienne : «ouverture et largage verrière, ventilation …»

Ce n’est pas peu fier que je remonte la piste en tenant la plume de ma nouvelle monture nommée «17», devant le regard surpris des copains… quel honneur. «17», c’est un nombre premier bien sûr, un chiffre de champion.

Pour fermer la verrière, il est préférable d’avoir une aide extérieure, le principe est simple comme sur mon modèle réduit: deux plots derrière, une targette devant.

«-Verrière verrouillée, pilote attaché, pas d’objet libre, personne devant…je lève le pouce». François-Louis lève la plume et «Delta Hôtel» met les gaz.

Surprenant, à peine ai-je l’impression de rouler, que je suis déjà en l’air. Le K6 est tellement léger que le câble ne se tend pas, il reste fléchi par l’effet de son propre poids.

500 mètres le remorqueur enroule une pompe, je largue. Je règle le gros ressort du compensateur pratiquement en butée arrière, la vitesse décroît rapidement entre 60 et 70 km/h et l’oiseau grimpe… tout seul.

La météo avait prévu des congestus, ils sont là. Les nuages s’organisent en longues rues orientées ouest-nord-ouest. Je quitte la zone à 750 m et m’engage sous le premier alignement. Il ne me faut pas longtemps pour atteindre la base des nuages à 950 m QNH. Je pousse le manche direction plein ouest. La bête monte encore, je pousse plus fort pour ne pas perdre la vue du sol. Plus j’avance plus je monte, il me faut quitter la rue et passer dans le bleu. Je vire au nord et je passe en lisière du nuage.

Je m’attends à trouver un vario négatif, mais non je grimpe encore, et je passe au dessus de la base des nuages…

Le spectacle est magnifique, l’oiseau vole lentement, il semble arrêté comme délicatement posé sur les nuées qui rayonnent du soleil qui les embrase. Le rêve. Je file droit jusqu’à Orgerus, ce qui me laisse le temps d’être capté par le spectacle qui m’entoure. Le K6 est remarquablement confortable et stable.

Je pense un instant partir sur la campagne, les conditions étant si agréables, cependant devant le ciel s’assèche, les cumulus s’espacent et le plafond n’est pas si haut et surtout il y a de moins en moins de champs praticables; il faut songer au retour.

Les cumulus apparaissent et disparaissent à un rythme soutenu. Le K6 capte la moindre bulle et se maintient en l’air alors que les autres planeurs s’annoncent les uns après les autres en «vent-arrière». Je prolonge le plaisir plus de deux heures.

Le ciel se couvre de stratus.

«- 17 en base pour la 30 à Beynes, le train est fixe.» Le planeur se pose sans aucune difficulté.

Au sol, j’attends un coup de main pour retirer la verrière.

«- Ca t’a plu ? me demande Fabienne en me libérant.

Comme en rêve…»

Bons vols.

Dominique LACAILLE