" - Vous êtes sûre que ma présence n'est pas nécessaire ?... Il a reporté son rendez-vous … " Le téléphone vissé sur l'oreille, je pivote mon fauteuil du côté de la fenêtre pour apercevoir un coin ciel bleu … Serait-il possible que par miracle, cette journée de travail de juin 2007 se transforme en une des meilleures de la saison ? Alors que pour une fois je n'avais pas osé regarder la météo, je me plonge direct sur le net : vite, les temsi et les wintem de l'après-midi. Et l'emagramme qu'est-ce qu'il raconte ? Vent du sud-ouest, 3 à 4/8 de cumulus, plafond 1300 mètres et 3m/s de Vz, ne serait-ce pas une belle journée de balade qui s'annonce ? C'est toujours la même course lorsque je bosse le matin et que je me sens pousser des ailes pour l'après-midi : dés que le dernier patient a refermé derrière lui la porte du cabinet, je file à la maison : changement de tenue, casse-croûte sur le pouce et me voilà en route pour Beynes les lunettes de soleil dans une main et le bob dans l'autre avec un petit pincement au cœur : c'est tard pour un vélivole 13 heures, vais-je avoir la machine que je souhaite ?

Je viens d'être lâché Pégase. C'est marrant tout le monde à un avis différent sur cette machine. Ou c'est tout blanc ou c'est tout noir, très rarement gris. Si j'ai bien compris le Pégase est le passage obligé entre le Ls4 et les autres planeurs plus mythiques comme l'Asw24, le Discus et autres Ls6… Je n'ai pas eu une mauvaise impression lors de mon premier vol le 10 juin dernier : 5 heures 17 tout de même pour tester la Bête. Deux points cependant m'ont un peu contrariés : je n'ai pas réussi à le trimer de manière efficace comme un Ls4 dans les pompes ; il a toujours besoin d'être " travaillé ", je trouve le roulis induit important et il a tendance à accélérer facilement dans les ascendances. Le deuxième point est la position du palonnier : les jambes sont très arquées vers l'intérieur, ce qui m'a donné un mal de chien au genoux ; j'étais sans cesse en train d'essayer de trouver une position antalgique et c'est sûr que cela se ressent au niveau de la qualité du pilotage. " - Tu n'as qu'à positionner tes pieds en haut des palonniers ce sera plus confortable. " m'avais dis Alain ; position que je n'est pas manqué de tester le lundi suivant. C'est mieux mais c'est spécial, la cinématique des pieds est un peu particulière quand on n'a pas l'habitude : ce n'est pas la jambe qui travaille mais pratiquement uniquement la cheville qui pivote pour actionner la pédale.

" - Alors Eric, c'est pour aujourd'hui les 5 heures ? " Quand je me pointe devant les hangars, tous les habitués sont déjà sur le pied de guerre. Alban décolle avec un élève en Duo, Pierre et René équipent Charlie Kilo, Claude descend Zoulou 21 et Eric tente encore sa chance avec Alpha Sierra. Paul arrive après moi, finalement j'arrive encore à ne pas être le dernier. Golf Victor heureusement m'attend encore. Vision d'horreur : lorsque je retire la house de verrière, je tombe sur un nid…d'araignées. Plus de cinquante bestioles ont éclos sous la verrière du Pégase. Je peux vous assurer que j'ai fait une pré vol poussée de l'intérieur du cockpit. C'est un coup à se mettre rapidement au tapis si on n'y prend pas garde. Je vous laisse imaginer la guerre de tranchée… Si vous volez en short, réfléchissez-y à deux fois.

" - On va peut-être tenter Dreux, me dit René. Pourquoi pas. - Vous avez vu les gars aujourd'hui c'est le paradis, les cumulus sont alignés pour aller directement jusqu'à Chartres. " Je me rentre un petit circuit Anet-Dreux-Beynes avec comme ligne de départ Auteuil, si je peux pousser plus loin, j'aviserais sur place.

13 heures 42 : " Roméo Zoulou décollage 30 à Beynes avec Golf Victor ". C'est parti. Quatre minutes plus tard et à 520 m QNH le vario se colle sur +5, je largue. Ça s'annonce plutôt très bon. 13 heures 53 : " Task started " m'annonce la douce voix synthético-féminine de mon PDA. Il ne m'a fallu que deux spirales pour me retrouver à 14 heures au dessus de Flexanville. C'est magique, les rues de cumulus sont parfaitement organisées, je me fais aspirer en ligne droite jusqu'à 1500 m. Une bonne pompe juste avant mon premier point de virage et je franchis Anet à 14 heures 24.

" - Golf Victor au dessus de la foret de Dreux, y a-t-il des planeurs de Beynes dans le coin ? - Salut Golf Victor ; Echo 5, nous venons de Chérence et nous passons Anet en direction de Chartres, me répond Alban. - Je suis devant vous et je vais vous voir passer à bientôt… "

Mais avant de poursuivre il faut que je passe l'aérodrome de Dreux, mon deuxième point de virage. Il faut que je le franchisse maintenant car si au retour les conditions sont moins bonnes je risque de dire au revoir à mon " comme prévu ". Evidemment comme tout point de virage qui se respecte, il ne se situe pas là où cela monte le mieux, ce qui me laisse tout loisir d'admirer Echo 5 filler beaucoup plus à l'est vers Chartres. Tant pis pour la poursuite, il est trop loin maintenant.

Connaissez-vous le " triangle de Bû " ? Comment vous décrire la zone ? C'est une espèce de triangle des Bermudes où les malheureux planeurs qui s'y aventurent sont irrémédiablement aspirés. Une falaise imaginaire sur laquelle vous vous trouvez perché à 1650 m à l'ouest et un gouffre de 600 m de profondeur si vous avez le malheur de passer à l'est car vous n'êtes pas encore dans notre zone dérogatoire au niveau 55. Par vent du sud ouest, emplafonner cette zone est d'une facilité déconcertante : prenez une pompe au dessus des éoliennes de Dreux, en général ça monte bien, laissez vous dériver et paf ! vous voilà gobé d'un coup par le triangle de Bû. Cela ne vous est jamais arrivé ? Ne vous inquiétez pas, ça viendra.

Aujourd'hui pas question de se faire avoir, je suis bien décidé à rester à l'ouest de la zone à 3500 pieds malgré un vent du 270 pour 20km/h.

Tiens ! je ne suis pas seul, quel est ce planeur qui spirale en direction de Nonancourt ? " - Golf Victor secteur aérodrome de Dreux, planeur de Beynes dans la zone ? - … ", pas de réponse. Ce planeur n'est pas de chez nous, il est habillé de marquages anticollision, ce doit être un copain de Chérence.

Les conditions sont idéales, je ne vais pas m'arrêter en si bon chemin. Allez, cap sur Chartres, j'aurais peut-être la chance de retrouver Echo 5.

Le mois de juin n'est pas idéal pour partir sur la campagne : il n'y a plus de champs et il faut être très rigoureux pour rester en local d'un aérodrome. Pour aller vers Chartres je décide de passer par la base ULM de Pierre du côté de Maintenon. La plateforme est très facile à repérer. Il y a de beaux cumulus dans le coin, j'en profite pour faire de point : je me calle dans une pompe et je sors mes cartes. L'ergonomie du Pégase est très pratique pour les cartes, la pochette est idéale, elle évite de faire des contorsions comme dans le Ls4 où je les range sous mon bras gauche et qui ne manquent pas de se coincer sous le siège …

Je suis à 5 km de Bailleau, 6 km de Chartres, le vent a forci 25 km/h du sud ouest, le plafond dépasse les 1500 m ; je continue ou je rentre ? C'est à ce moment de réflexion que je me fais dépasser par le planeur inconnu de tout à l'heure. " - Golf Victor en local de Chartres, je passe sur la fréquence Chartres. " Sous mon cumulus je regarde le planeur s'éloigner plein sud. Là où il va les nuages semblent beaucoup plus épars. Il n'a pas l'air de monter, bien au contraire, les conditions ont l'air moins faciles. Il est peut-être temps de remonter vers le nord. Je repasse sur 120.42. " - Dominique, c'est comment du côté de Chartres, me demande Claude. - J'ai l'impression que cela se complique au sud, je remonte vers Dreux où les pompes sont encore puissantes. "

Pour retourner à Dreux, fini les lignes droites sous les rues de nuages, il faut travailler un peu plus les ascendances avant de transiter sous du grand bleu. Vers Anet je croise Charlie Kilo vers 1300 m. "- Charlie Kilo de Golf Victor, ça vous tente de venir avec moi jusqu'à Chérence, on est pratiquement en local d'ici. - Tu parles me répond Pierre d'un ton un peu dépité, on vient de se taper un point bas à 600 m QNH, on va peut-être aller jusqu'à Dreux mais c'est même pas sûr. "

Tout de même, jusqu'à présent je ne suis pas passé au dessous des 1200 m QNH, le plafond est au moins à 1700 m, ils exagèrent les Papys, ou alors un Pégase, c'est vraiment un bon planeur… Avant d'aller m'aventurer vers Chérence, je décide d'interroger le starter pour savoir si la zone Charlie est active. La réponse de Pascal est assez laconique : Charlie était actif en début de journée mais il faut interroger les ATIS de De Gaulle et d'Orly pour s'assurer qu'ils sont toujours face à l'ouest. Manque de bol, je n'ai pas les fréquences ATIS car je n'ai pas la carte des zones de Beynes avec moi mais celle de Chérence (qui reprend celle de Beynes en bien plus pratique, je pourrais vous la montrer … mais qui n'a pas les fréquences ATIS). Dans le doute je décide de passer par Bréval et Bonnière pour atteindre Chérence. " - Golf Victor passe fréquence Chérence ; Starter Chérence, Golf Victor, bonjour. - Bonjour Golf Victor. - Pégase Golf Victor de Beynes, quelles sont vos conditions de zones ? - Nous sommes en conditions Mantes 55 ouest. - Merci beaucoup. " Mantes 55 ouest, sur ma petite abaque de Chérence tout devient clair, les zones sont actives et on peut tranquillement transiter en respectant le FL45 soit 1400 m QHN ce qui est assez confortable.

Vers 16 heures 20 j'arrive comme une fleur au dessus de Chérence, je m'attarde un peu, je spirale un temps avec les planeurs du coin puis vient le temps de rentrer. J'attrape une bonne pompe qui me propulse aux 1400 m règlementaires et c'est parti tout droit vers Beynes. Vu la journée ce ne serait vraiment pas de chance si sur le chemin je ne trouve pas une dernière ascendance pour m'assurer le retour à la maison… " - Golf Victor quitte la fréquence et repasse avec Beynes, Bonne soirée ; Golf Victor de retour sur la fréquence en transit depuis Chérence. "

-1, -2, -4, c'est la gamelle de la journée. Pas la moindre ascendance que du négatif comment est-ce possible, la masse d'air a-t-elle changé à ce point ? J'arrive à 600 m QNH au sud du transformateur qui lui-même est au sud des cheminées de Porcheville. Il Faut que je trouve une pompe n'importe laquelle et vite.

On a tous un sens de spirale préférentiel n'est-ce pas ? Moi c'est à droite. Je préfère tirer le manche à droite que de le pousser à gauche, c'est instinctif, je me sens plus incisif à droite. Pourtant souvent à gauche je monte mieux, vraisemblablement parce que je vole moins vite en spiralant à gauche qu'à droite. C'est curieux, c'est certainement lié à la mécanique du bras droit. J'ai remarqué aussi que lorsque j'ai un siège mal réglé, trop en avant, je vole trop vite et je suis moins performant dans les ascendances, je fais une pré vol très rigoureuse à ce niveau car c'est le vol dans son ensemble qui en sera affecté. Les champions doivent se concocter des machines qui leur collent à la peau question réglages.

Or je n'ai pas encore dompté le Pégase, le palonnier n'est pas encore un régal et je suis encore vraiment moins à l'aise à gauche qu'à droite, donc le moindre souffle vertical, je le prends à droite, pourvu que cela ne soit pas trop pénalisant car question stress j'ai ma dose : il n'y a pas vraiment de champ posable sans risque sous mes ailes. Devant moi un vague espoir : on dirait un champs de maïs où la végétation n'a pas pris uniformément, un côté plutôt vert, l'autre dans un coin plutôt marron. L'orientation par rapport au vent : pas trop mal, mais pourquoi n'est-il pas uniforme ce champ, y a-t-il un trou, une mare asséchée ou des cailloux heureusement que je n'en connaîtrais jamais la réponse, du moins pas aujourd'hui. C'est autour de ce champ qu'il faut absolument que je monte car ailleurs il n'y a rien d'autre que des cultures hautes et bonjour le planeur si j'arrive dedans. 600 m QNH l'aile frémit, +0, tant pis j'enroule… +0,1 -0,2 pendant 10 minutes j'oscille entre 600 et 550 m. S'il m'arrive un pépin, je préfère m'annoncer : " - Starter Beynes de Golf Victor … - Golf Victor on t'écoute me répond Pascal. - Je suis en train de faire un point bas au sud du transformateur, 550 m QNH… - Bien reçu, Golf Victor… - J'ai un champ … "

J'avais déjà eu soif en vol, c'est très désagréable, depuis j'emporte toujours de l'eau avec moi. Je me suis trouvé une gourde à tuyau dans un magasin de sport, très pratique pour boire en vol. Avant j'emportais une petite bouteille mais imaginez vous dans les conditions actuelles dévisser le bouchon, boire au goulot tout en bataillant ferme pour ne pas se retrouver au tas, pas facile … et c'est toujours dans des cas critiques qu'on a soif, très soif. Donc la gourde à tuyau genre cycliste ou randonneur, je vous la conseille grandement.

Et puis c'est reparti : +0,5 +0,7 +1. Mais une autre difficulté survient : le vent me fait dériver dans la zone à 2500 pieds, à 750 m il faut avancer et je ne suis pas encore en local du terrain. J'avance donc droit vers le Beynes. Kilomètre 5 : 480 m QNH et plus un seul champ vachable. Je vous laisse calculer la finesse nécessaire pour rentrer en longue finale ; la hauteur sol n'est que de 370 m, ce n'est pas haut. Une dernière pompe, une seule et je rentre… elle est là devant moi je la sens c'est reparti. Toi je ne te lâcherai pas. +1 tout va bien je reviens dans le plan.

" - Et Golf Victor il en est ou, demande Pascal. - Golf Victor de retour en local terrain …ouf. "

Je pourrais faire durer un peu mais j'ai eu mon compte ou ma claque comme on veut, je passe en vent arrière. Echo 5 est sur le retour lui aussi en vent arrière juste devant moi. " - Echo 5 de Golf Victor, j'ai visuel sur toi. - Ok me répond Alban, je poserai court le Duo. - Ok pour moi, je poserai long, Golf Victor. "

Eric nous fait rigoler en nous racontant que ce n'est pas aujourd'hui qui gardera Alpha Sierra pendant 5 heures. " - Tu devais payer ta tournée Eric, on t'attend au tournant. Même si tu n'as pas fait tes 5 heures. - Et on a rudement soif aujourd'hui… " Tout le monde se met à le charrier et il annonce pour rire : - Alpha Sierra, radio en panne, je n'entends plus rien, je n'entends plus rien… "

J'ai un nouveau tracas pendant cette longue vent arrière, pourquoi Echo 5 file-t-il si loin vers Plaisir ? Sachant que je suis derrière lui, n'aurait-il pas du accélérer sa descente aux AF pour que je ne perde pas le visuel sur lui. J'aimerais bien qu'il soit posé avant moi, j'ai peur de lui couper la route en passant en base et de nous retrouver étagés verticalement l'un au dessus de l'autre. Je n'aime pas ça, et s'il n'est pas aussi court que prévu… Et maintenant qu'il m'a fait retarder mon entrée en base je suis limite plan faible pour poser long, tous aérofreins rentrés. Il y a du vent il faut que je majore ma vitesse. Le manuel de vol donne 98 km/h de VOA plus la moitié du vent, je calle le badin sur 110. Echo 5 vient de poser il est court, c'est bon je suis au milieu de ma finale sans AF ; je ne serai pas aussi long que prévu mais ça passe largement.

Le problème est qu'un Pégase sans AF, avec un train non amorti et une vitesse légèrement majorée, c'est très vicieux à l'atterrissage. En plus j'arrive tout droit au centre de la piste, là où il y a le creux et plein dans la descente … et ce qui doit arriver arrive : le temps de dire m…, je fais un magnifique rebond et en public s'il vous plait. Cela ne fait pas 10 minutes que le chef est de retour sur le terrain et il a pu entièrement assister au spectacle ; j'ai eu le droit à ses félicitations.

Bons vols à tous

Dominique LACAILLE